Christianismes alternatifs des Ier–IIIe siècles et construction de l’orthodoxie : gnosticismes, marcionisme, judéo-christianismes, montanisme et “grande Église”

Les trois premiers siècles du christianisme constituent un laboratoire religieux d’une diversité remarquable, dans lequel coexistent et s’affrontent de multiples interprétations de Jésus, du salut et de Dieu lui‑même. Des mouvements gnostiques valentinien et basilidien, qui opposent radicalement le monde matériel et le plérôme divin, aux courants judéo‑chrétiens ébionites et nazoréens attachés à la Torah, en passant par le marcionisme, qui prône la rupture totale avec le Dieu créateur de l’Ancien Testament, ou encore le montanisme, qui revendique une prophétie continue face à l’institutionnalisation de l’Église, ces “christianismes alternatifs” constituent des concurrents sérieux à ce que l’historiographie récente appelle la “proto‑orthodoxie”.[30][30] Les découvertes des codex de Nag Hammadi et d’autres témoins apocryphes, notamment les évangiles de Thomas, de Marie, de Philippe et de Judas, ont profondément renouvelé notre compréhension de ce paysage en révélant de l’intérieur la pluralité de ces voix longtemps connues presque exclusivement par leurs adversaires.[32][36] Les travaux de B. D. Ehrman sur les “christianismes perdus”, d’E. Pagels sur les gnostiques, et de M. A. Williams sur la catégorie même de “gnosticisme” ont contribué à déplacer la question de l’erreur doctrinale vers celle des processus par lesquels certaines interprétations sont devenues normatives, tandis que d’autres étaient marginalisées, stigmatisées puis oubliées.[7][37] L’enjeu de cette étude est de présenter, dans une perspective historico‑critique, les principaux mouvements alternatifs des Ier–IIIe siècles, leurs textes et leurs théologies, puis d’analyser comment la “grande Église” a défini son identité par rapport à eux, à travers le canon, le credo et l’épiscopat.

I. Cadres historiographiques : de l’“hérésie” aux “christianismes alternatifs”

I.1. De la polémique patristique à l’analyse historique

Pendant des siècles, la perception des mouvements non‑orthodoxes a été largement façonnée par les œuvres des hérésiologues chrétiens, telles qu’Irénée de Lyon, Tertullien, Hippolyte de Rome ou Épiphane de Salamine.[43][48] Ces auteurs, soucieux de défendre ce qu’ils présentent comme la foi apostolique reçue par succession ininterrompue, cataloguent et réfutent méthodiquement une multitude de courants qu’ils “subvertissent” par la catégorie d’“hérésie”. Le grand traité d’Irénée, dont le titre complet est Démasquage et réfutation de la gnose au nom menteur (Adversus haereses), illustre bien cette double entreprise descriptive et polémique.[43] D’une part, il fournit un exposé détaillé des doctrines valentiniens, basilidiens, ophites et autres “gnostiques”, souvent notre seule source sur ces systèmes; d’autre part, il les démonte point par point, au nom de la cohérence de l’économie créatrice et salvifique du Dieu unique, créateur et Père de Jésus Christ.[26][43] De même, Hippolyte dans sa Réfutation de toutes les hérésies reprend et amplifie ce dossier, en l’inscrivant dans une vaste généalogie philosophico‑religieuse remontant aux écoles grecques et aux cultes à mystères.[48]

Ces témoins sont indispensables, mais ils sont traversés par des intérêts polémiques évidents. Ils structurent le champ en opposant une “Église catholique” unifiée et normative à une mosaïque de groupes qualifiés de “dévoyés”, “orgueilleux”, “insensés” ou “démoniaques”.[26][48] Le vocabulaire même de “hérésie” est performatif : il ne décrit pas seulement une divergence doctrinale, il produit une frontière identitaire, excluant certains groupes du corps ecclésial et les requalifiant en “autres”, parfois même en ennemis. La recherche contemporaine a montré qu’au moment où écrivent Irénée ou Hippolyte, cette orthodoxie n’est pas encore institutionnellement fixée; elle est en cours de constitution, et les hérésiologues participent activement à ce processus en sélectionnant, hiérarchisant et interprétant les traditions disponibles.[48]

I.2. “Proto‑orthodoxie” et “christianismes perdus”

Dans ce contexte, Bart D. Ehrman a proposé la notion de “proto‑orthodoxie” pour désigner le courant qui, sans être encore pleinement “catholique” au sens post‑nicéen, porte les traits doctrinaux qui deviendront dominants au IVe siècle.[30][30] Selon lui, les chrétiens proto‑orthodoxes affirment conjointement la pleine divinité et la pleine humanité de Jésus Christ, refusent de le scinder en deux êtres distincts (l’homme Jésus et le Christ céleste), insistent sur sa mort expiatoire réelle et sur la résurrection corporelle des morts, et revendiquent l’autorité normative de la tradition apostolique transmise par les évêques.[30][30] Ils lisent l’Ancien Testament comme Écriture inspirée, l’interprétant comme annonce de l’Évangile, et tendent à canoniser progressivement un ensemble stable d’écrits apostoliques, notamment les quatre évangiles.[24][24][50] À partir de ce noyau, ils définissent d’autres formes de christianisme comme déviantes, soit parce qu’elles rejettent l’Ancien Testament, soit parce qu’elles opposent le Dieu créateur à un Dieu supérieur, soit parce qu’elles nient la réalité de l’incarnation et de la résurrection, soit parce qu’elles contestent la structure épiscopale.

Ehrman a mis en lumière, dans Lost Christianities, l’ampleur de la diversité des premiers siècles, en parlant de “christianismes perdus”, c’est‑à‑dire de mouvements qui se concevaient eux‑mêmes comme pleinement chrétiens, qui disposaient souvent de leurs propres Écritures, liturgies et autorités, mais qui ont finalement été marginalisés, interdits ou absorbés par la “grande Église”.[7][37][7] Certains étaient ultra‑judéens dans leur fidélité à la Loi (Ébionites, Nazôréens), d’autres radicalement anti‑juifs (Marcion), d’autres encore spéculatifs et mythologiques (différentes formes de gnosticisme), tandis que le montanisme représentait plutôt un conflit interne concernant l’autorité prophétique et la discipline.[38][22][27] La catégorie de “christianismes alternatifs” permet donc de décrire ces mouvements non pas seulement comme des “erreurs” théologiques, mais comme des options concurrentes, parfois majoritaires dans certaines régions, pour définir ce que signifiait suivre Jésus.

I.3. Le débat sur la catégorie de “gnosticisme”

La découverte, en 1945, à Nag Hammadi, de treize codices coptes contenant plus de cinquante traités, dont plusieurs “évangiles gnostiques” (Thomas, Philippe, Vérité, etc.), a bouleversé ce paysage.[36][32] Jusque‑là, la


Sources

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